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La rose
rouge
par Alain Guillon

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C’est une
grande pièce, avec une grande cheminée, des fauteuils et des
canapés disposés tout autour et une immense table au milieu,
dans une ferme en Saintonge. C’est le soir et la fête pour
l’anniversaire des soixante ans de mariage de Céline et
Alain se termine, les bougies ont été soufflées et
maintenant les enfants, petits enfants , oncles et tantes,
cousins et amis se groupent autour du couple. Sur un
guéridon près de Céline un vase très fin avec une rose
rouge, une rose artificielle en tissu. Tous ici connaissent
cette rose. Céline, Alain et d’autres vont maintenant
raconter son histoire.
Je suis né ici dans cette ferme, j’y vivais avec les
parents, toi mon frère Joël, et le grand père.
Tout a
commencé à l’école primaire ou le père de Jacques était
instituteur. Un jour il décida de mettre en relation
épistolaire ses élèves avec ceux d’une école du Canada, au
Québec.
Dans ma petite ville des Laurentides j’allais m’instruire à
l’école des sœurs j’avais 13 ans et voilà qu’un jour on nous
propose d’échanger des lettres avec les élèves d’une école
en France. J’ai eu beaucoup de mal à faire accepter à la
sœur que j’avais choisi un correspondant plutôt qu’une
correspondante. Je ne saurais dire pourquoi mais ce prénom
d’Alain me plaisait.
Quelques temps plus tard je recevais une lettre du Canada
signée Céline. Sur le moment je trouvais le prénom désuet,
puis ma mère me dit “ mais c’est un beau prénom, ta vieille
grand mère, elle voulait dire son arrière grand-mère,
s’appelait aussi Céline” En y réfléchissant bien oui c’était
un beau prénom.
Cela n’empêcha pas que dans sa réponse à ma lettre il me
demanda s’il pouvait m’appeler Line. Ce que j’acceptais
évidemment. Nous avions malgré nos seulement 13 et 14 ans
déjà le goût de l’écriture et nos lettres devinrent de plus
en plus longues.
Nous nous parlions un peu de tout, je lui racontait les
films qui sortaient en France, lui décrivais le pays
saintongeais, les coutumes. Je commentais mes sorties avec
les copains et Jacques le fils de l’instituteur qui avait eu
l’idée de l’échange de correspondance.
Je trouvais toujours quelque chose à lui dire, je n’avais
pas conscience que cela pouvait être futile. De plus je ne
devais pas oublier, et je lui avais dit des le début que ses
lettres et les miennes étaient lues par les sœurs.
Cela m’énervait un peu car il y certaines choses que je
n’osais pas écrire à Céline.
Après mes 16 ans, mon courrier m’appartint et nos lettres
devinrent plus intimes.
De 16 à 17
ans j’ai remplacé mon journal personnel par ce courrier,
nous avions beaucoup de choses qui nous passionnaient tous
les deux. Je me souviens ma mère me disant en souriant “
mais ou ça va te mener tout ça, ce garçon en France et toi
ici au Canada”
Et puis ce fut le jour où l’instituteur eu l’idée de faire
rencontrer les correspondants, cela était assez courant avec
l’Angleterre mais avec le Canada les difficultés allaient
être multipliées. Je ne me voyais pas partir pour le Canada
et ne pensais pas possible que les parents de Céline
acceptent qu’elle fasse un voyage en France.
Alain et moi sommes du même age, nous étions vraiment de
bons copains. Quelques fois je le faisais grogner un peu
quand je lui disais qu’il était le chouchou de mon père.
C'était un peu vrai. Le soir à la maison pendant le repas il
disait souvent à ma mère “ tu te rends compte le Alain il
correspond toujours régulièrement avec sa canadienne.” En
fait c’est qu’il était fier de la réussite de son projet, et
provoquer une rencontre était devenu une obsession. Il
entrepris donc d’assiéger les parents de Céline et ceux
d’Alain. En fait nous avions presque tous plus ou moins
abandonné et eux seuls continuaient à échanger lettres après
lettres.
Au début mes parents ne voulurent rien entendre, comment
pouvait on imaginer qu’on allait m’expédier en France dans
une famille inconnue et qui plus est pour rencontrer un
garçon.
Mes parents prirent contact avec ceux de Céline, avec l’aide
de l’instituteur je ne sais encore pas vraiment comment ils
parvinrent à obtenir leur consentement.
Quand un soir ma mère et mon père me dirent la nouvelle j’ai
cru défaillir, j’allais avoir 17 ans et on m’offrait un
voyage en France. Je n’ai moi non plus jamais vraiment
compris leur décision, ma mère plus tard m’a dit “ je
savais qu’il le fallait. C’est tout”
Alain et ses parents m’accueilleraient à Orly. Au départ de
Montréal ma mère après un millier de recommandations me
tendit alors une rose rouge en tissu, cette fameuse rose qui
est la.
Prends cette rose et à Paris tu la tiendras dans ta main
pour que ces gens te reconnaissent.
Elle oubliait
complètement que nous avions fait échanges de photos avec
Alain, mais j’acceptais la rose et arrivée a Orly je la pris
à la main.
L’avion est arrivé, je guette la sortie des voyageurs et je
vois Céline, cette belle jeune fille blonde avance avec une
rose rouge à la main. J’avais 18 ans, j’ai compris de suite
que c’était ma Céline.
Il s’est avancé, je l’ai trouvé plus beau que sur ses
photos. Je lui ai tendu la rose machinalement et il l’a
prise et m’a tendu sa main. J'ai été surprise, nous
finissions nos lettres par un chaste “ je t’embrasse” et
m’attendait peut être a un baiser sur la joue, mais non il
me tendait la main.
Je devais avoir l’air pas mal bête et emprunté, heureusement
ma mère me sauva en prenant Céline dans ses bras en
l’embrassant et lui disant bienvenue Céline.
J’étais émerveillée par ma découverte de la France, pauvre
Alain il devait penser que je m’intéressait bien peu à lui.
Il y avait aussi Joël, le frère d’Alain et des le début il
entrepris de me draguer.
Malgré tout, ici à la ferme, nous passions la plus part de
notre temps ensemble. C’était l’été il faisait beau et je
devenais chaque jour plus amoureux.
Victor l’instituteur, nous fit faire de belles sorties, il
voulait tout m’expliquer, Brouages, Samuel Champlain, tous
ces liens qui existaient entre ce coin de France et le
Canada.
Je commençais à prendre mal les manigances de mon frère pour
s’attirer un regard ou un sourire de Céline.
Je voyais bien la discorde entre les deux frères, moi
j’avais déjà fait mon choix et dans mon cœur Alain c’était
celui avec qui je me voyais partager la vie.
Un jour nous nous sommes vraiment disputés et même en sommes
venus aux poings. Pas beaucoup de mal mais cela me décida.
Je demandais à Céline de me rejoindre sous le vieux chêne,
il a maintenant disparu, quand elle m’a retrouvé je l’ai
prise dans mes bras et lui ai dit “ Je t’aime Céline, je
t’aime”
Et il m’a enfin donné un vrai baiser, ce qu’entre filles ici
au Québec nous appelions un French Kiss.
Mais nous ne nous étions pas rendu compte que le séjour
arrivait à sa fin. Nous étions encore tous là à Orly pour
raccompagner Céline. Mes parents ne dirent pas un mot
lorsque nous nous sommes étreints et embrassés, les yeux
pleins de larme, Céline a alors sorti la rose rouge de son
bagage et m’a dit “ ramènes la moi “
Et je me suis enfuie, m'obligeant a ne pas me retourner.
Je la regardais disparaître de l'autre côté des douanes, je
tenais la rose rouge à la main, mon frère me posa alors sa
main sur l’épaule et me dit “ tu vas lui ramener sa rose,
j’en suis certain”, nous étions réconciliés.
L’échange de lettres continua, les lettres devinrent plus
enflammées. Nous commençâmes alors nos études respectives,
Alain à Bordeaux et moi à Montréal. Nous avions décidé
ensemble de ne pas nous fermer à tout et de ne pas détruire
notre jeunesse nous avions convenu comme normal d’avoir des
amis filles et garçons chacun de notre côté.
J’ai eu quelques petites amies, mais avec leur intuition
féminine elles comprenaient vite que je n’étais pas libre.
Certains amis connaissaient l’existence de Céline, mon
intérêt pour ce qui se passait au Québec et on m’avait
baptisé “ le québécois”.
C’était la même chose pour moi, les quelques garçons qui
m’ont sortie ne comprenaient pas ma passion pour la France
et cet amour secret dont ils se doutaient. Bientôt Alain et
moi nous lancions dans la recherche de n’importe quel moyen
pour nous retrouver.
Il n’y avait pas beaucoup de solution, il fallait que je
réussisse mes études afin d’obtenir le moyen de les
poursuivre a Montréal, de son côté Céline faisait la même
chose pour obtenir une place en France. Un jour la chance se
présenta, je réussi a obtenir un échange avec l’Université
de Montréal.
Lorsque je reçu la lettre d’Alain, je me souviens avoir
fondu en larme, c’était dans le salon à la maison, je
pleurais tellement que ma mère accouru inquiète, voyant
l’enveloppe elle compris vite l’origine de mes larmes mais
se trompa “ Que se passe t- il, il est malade, il ne veut
plus t’écrire” non, non je lui criais, “ il vient faire ses
études à Montréal”
Il y avait encore loin cependant pour réaliser ce projet, il
fallait trouver une très grosse somme pour payer les études
et aussi répondre aux exigences qui étaient de disposer
d’assez d’argent pour un séjour d’un an au Canada.
Mes parents furent merveilleux, ils me promirent de m’aider
au maximum pour trouver une chambre pour Alain, ma mère
avait bien compris que rien ne m’arrêterait maintenant.
Dans la semaine suivante mon frère vint me voir à Bordeaux,
après un repas à la cafétéria de l’université il sorti de sa
poche une enveloppe brune. C’est pour toi, dit il, papa,
maman, grand père et moi avons réunis la somme qu’il te
fallait. Je ne savais plus quoi dire, il ajouta, je te
devais bien ça pour les misères que je t’ai faites, tu m’as
vraiment choisi une jolie belle sœur.
Je suis allée seule attendre Alain à l’aéroport. Du haut du
hall on voyait les voyageurs qui arrivaient aux postes de
douanes. Il apparu, je lui faisais de grands signes derrière
la vitre. Il s’arrêta, fouilla son bagage et sorti la rose
rouge et il se mit à l’agiter à bout de bras, imaginez ce
jeune homme tenant en l’air une rose rouge au milieu des
autres passagers.
Je voyais Céline la haut derrière les vitres, je pris la
rose rouge et je la brandis en criant “ je te la ramène” et
je voyais les voyageurs qui me souriaient, tous sans
exception, même la douanière riait.
Bien sur je ne pouvais pas l'entendre crier, je le voyais
seulement gesticuler. Nous avons pris la navette vers
Montréal, J’ai conduis Alain à la petite chambre que j’avais
aménagée avec maman, c’était tout près du Parc Lafontaine.
La porte refermée, je me suis approché de Céline, je l’ai
prise dans mes dans mes bras et…
Nous nous sommes aimés. La rose rouge qu’Alain m’avait
ramenée était la, tombée sur le sol.
Nous nous sommes mariés, voici donc 60 ans, en France dans
cette ferme, cette fois ci mes parents m’accompagnèrent.
Deux ans plus tard, mon père, l’instituteur réalisa un de
ses plus vieux rêves en débarquant avec ma mère à Montréal,
je les accompagnais. Quelques temps avant alors que j’étais
venu en visite il m’avait dit “ sais tu, Jacques, que ton
bougre d’ami Alain me pose encore un problème. “ J’étais
bien au courant mais fit l’innocent. “ Voilà t’il pas,
continua t il, que lui et sa canadienne se sont mis dans la
tête que je sois le parrain de leur premier bébé. C’est pas
le voyage qui me gène, au contraire, mais, parrain, tu
t’imagines“ J’imaginais très bien, mon père instituteur, de
gauche, n’avait sans doute pas mis les pieds dans une église
depuis des lustres.
Pourtant je suis certain dans cette petite église de
Montréal, lorsqu’il porta cette petite fille sur les fonds
baptismaux l’avoir entendu grommeler en se mouchant pour
qu’on ne voit pas ses yeux pleins de larmes “ Ce n'est pas
possible une histoire pareille, il doit bien y avoir quelque
chose ”.
La petite fille, c’était toi Victoria, nous avons choisi ce
prénom, car nous étions tellement redevable à Victor, ton
parrain, c’est lui qui est à l’origine de tout en ayant mis
l’échange de correspondance en place et surtout en ayant
convaincu mes parents de me laisser venir en France.
Et nous voici tous ici plus de 60 ans plus tard, après
t’avoir bien ennuyée avec mon acharnement à te draguer
pendant ta première visite, après avoir roulé ma bosse un
peu partout, m’être marié trois fois, j’ai enfin trouvé ma
compagne définitive à Montréal au cours d’une visite chez
vous, une montréalaise d’origine Russe de surcroît, ma chère
Galina. Maintenant c’est mon fils qui gère cette belle ferme
qui est restée dans la famille.
Mamie, Papy et la rose rouge que va-t-elle devenir?
Nous allons encore la garder un moment avec nous, puis un
jour l’un d’entre nous va partir, peut être moi, peut être
papy, celui qui restera devra a son tour ramener la rose
rouge.
Il est tard, merci a vous tous d’avoir fêté avec nous cet
anniversaire. Laissez nous un peu seuls maintenant, Céline
et moi avons encore quelques souvenirs à égrener entre nous.
Bientôt Céline et Alain se trouvent seuls, ils se tiennent
par la main regardent la rose rouge, elle ne les a jamais
quitté depuis l’arrivée d’Alain à Montréal. Ils s’étreignent,
ne disent rien, puis Céline sort une vieille lettre de sa
poche, l’ouvre, la tend à Alain :
Mademoiselle, je suis élève d’une petite école de France, je
m’appelle Alain…
Alain
Guillon

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