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Rituel
par Alain Guillon

Polices de
caractères employées :
Amerigo
BT
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L’homme va à pas mesurés, sans doute parce qu’il est âgé,
mais pas seulement. Il n’est pas pressé, on le devine
attentif à tout ce qui l’entoure. Il fait très chaud en
cette mi-août, le soleil se moque des quinze heures
administratives qu’affichent montres et horloges son heure à
lui, celle que personne ne peut changer, c’est une heure
après midi, c’est l’heure ou il donne tout son éclat. La
campagne est comme assoupie, même les grillons et les
criquets se sont tus pour un moment, le paysage est découpé
en zones d’ombres ou de lumière, la lumière dominant, à
cette heure là les ombres sont courtes.
Le chemin que l’homme entreprend, il en connaît tous les
détails, c’est le parcours qu’il fait la veille de son
départ à chaque visite qui l’emmène ici dans son village
natal. Il a commencé ce rite encore adolescent à la fin de
ses premières vacances d’interne. Puis il n’y a pas manqué
par la suite à des intervalles de plus en plus longs lorsque
sa vie l’a entraîné de plus en plus loin.
Il entre maintenant dans un petit bois de pins maritimes,
enfant il fabriquait de petits bateaux dans l’écorce noire
de ces arbres. Le chemin est herbeux, avec des touffes de
bruyère aux petites fleurs d’un bleu mauve. L’homme s’arrête
un moment comme s’il attendait quelque chose, ses lèvres
esquissent un sourire quand il voit le papillon jaune
virevolter au-dessus d’une bruyère, ce papillon a toujours
été la, à chaque été ou il a fait son pèlerinage, on
pourrait croire que c’est le même, fidèle au rendez-vous.
L’homme respire un bon coup cet air chargé du pollen des
pins et sentant la résine, puis il reprend son cheminement.
Au bout du sentier une large échancrure dans la forêt de
pins laisse place à une vigne aux ceps bien alignés. L’homme
s’approche, la vigne est encore bien verte, les larges
feuilles sont tachées de bleu par le dernier sulfatage, et
par endroit de jaune, traces de souffre. Les grappes de
raisins encore petits et verts sont énormes. L’homme en
prend une dans sa main, la soupèse, la caresse presque, ses
origines lui permettent d’évaluer la prochaine vendange, il
sait que cela va prendre encore environ un mois et demi
avant que les grains de raisin soient gonflés de jus et
prêts pour la vendange.
Le chemin suivi serpente maintenant au milieu des vignes qui
se succèdent, un peu plus loin une ligne de grands chênes
cachent quasiment entièrement le petit village, seules
quelques toitures de tuiles creuses rouges orangées sont
visibles.
Un sillon de fraisiers entre deux rangs de vigne attire le
promeneur, la saison des fraises est passée mais il sait
bien que jusqu'à la fin septembre en cherchant un peu il y
en a toujours quelques-unes. Il en trouve une belle, rouge
et bien mure et il la croque délicieusement retrouvant
toutes les saveurs et le plaisir de son enfance même quand
des grains de sables crissent sous ses dents. Il ne peut
retenir un sourire en pensant que maintenant ses petits
enfants ne dégustent jamais un fruit sans qu’il soit passé
sous le robinet.
Décidément, mais cela ne l’étonne pas car il en est chaque
fois ainsi, le parcours devient gustatif. Là il y avait un
vieux noyer et chaque année c’était le régal avec les noix
fraîches. Le plaisir d’ouvrir l’écale verte, tachant les
doigts, pour découvrir la noix fraîche dont la coquille se
brise entre deux doigts puis après avoir enlevé la petite
peau amère déguster la chair blanche et tendre au goût si
différent des noix sèches.
L’homme a un peu chaud, mais peu lui importe il vit à plein
corps, à pleine peau toutes ces sensations. Son parcours
fait comme un grand cercle autour du village, maintenant il
peut voir les bâtiments plus dégagés, une grange, vieille
d’apparence, mais bourrée de foin pour l’hiver, un chaix
pour l’instant calme et tranquille mais qui bourdonnera
d’activités dans quelques semaines.
Ses pas le mènent dans les multiples traces invisibles de
ses précédents passages, il va encore éprouver cette
déception de ne plus trouver à l’extrémité de cette vieille
vigne le pêcher aux fruits croquants, à la chair rose striée
de rouge et au goût si particulier, ces pêches dont ses
papilles semblent avoir gardé le goût en mémoire. Il est un
peu triste car cette race de pêche, comme pour d’autres
fruits, à totalement disparu.
Le vieil homme s’est arrêté, il contemple ce paysage, ce
village qui ressemble encore malgré des modifications, à
celui ou il est né et ou il a passé son enfance.
Comme à chacune de ses promenades “d’au revoir” il sent une
boule d’émotion au fond de la gorge, mais cette fois ci il
ne peut retenir les larmes qui glissent sur ses joues car il
sait que c’est la dernière fois.
Quatre vingt ans passés et sa résidence sur un autre
continent, les difficultés rencontrées dans ce voyage, il
sait qu’il ne reviendra plus ici. Alors il ouvre grand ses
yeux, essaie de percevoir un maximum de sons, respire toutes
les odeurs, il prie son cerveau d’enregistrer tout ça pour
qu’il puisse l’emporter avec lui.
Un moment il se dit même que se serait bien si tout
s’arrêtait là, s’il mourait tout d’un coup au bout de ce
champ, mais ce n’est pas si simple, le moment n’est pas
encore venu, alors il repart doucement vers les maisons qui
sont maintenant tout près.
Ce soir il refermera ses bagages, demain ce sera le départ.
Alain
Guillon

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