Petits suisses
par Alain Guillon

 

Cette histoire est véridique, elle est toute simple, mais elle a pour moi une grande importance.
 
Dans l’année de mes dix sept ans, suite à un effort trop violent, en hiver, au cours d’une épreuve sportive, j’ai du être hospitalisé pendant plusieurs mois. Pendant ce séjour forcé en lieu clos, je m’ennuyais ferme.

Ayant découvert par hasard un vieux journal, je trouvai une annonce où des étudiants canadiens demandaient des correspondants en France.  Je tentai ma chance et obtins l’adresse d’une jeune étudiante au Québec.
 
Commença alors un échange épistolaire avec cette québécoise, à l’époque on disait “canadienne française”. Nos échanges durèrent puis chacun suivit son chemin dans son pays : mariage, enfants, vie professionnelle, mais tout cela ne mis pas fin à notre amitié qui s’élargit à nos conjoints.
 
Mon histoire se passe lorsque ma correspondante et son mari firent leur premier voyage en France. Bien entendu il était convenu de nous rencontrer et ils vinrent passer quelques jours chez nous.
 
C’était au cours d’un repas de midi, un de ces repas typiquement français qui durent de trois à quatre heures, ou l’on parle autant que l’on mange c'est-à-dire beaucoup,  en prenant son temps, où la convivialité prend tout son sens. Un de ces moment de bonheur où, autour d’une bonne table, chacun s’exprime et se sent heureux.

 
J’avais préparé, eh oui j’aime ça cuisiner, des pigeonneaux farcis. Mon amie avait commencé, comme tout le monde, à déguster son pigeonneau, elle me dit alors : “C’est vraiment délicieux et la farce est tellement mœlleuse, comment fais-tu ça ?”

Je lui répond aussitôt  “C’est très simple : tu fais ta farce avec des petits suisses”.

Je la vis alors pâlir, poser sa fourchette et avoir comme un geste de repousser son assiette, son mari avait presque la même attitude.
 
“ Vous mangez des petits suisses ? dit-elle d’un ton presque horrifié ”
 
Et tout d’un coup je compris la méprise : en France un “ petit suisse”,  c’est un petit fromage blanc que l’on commence à manger déjà bébé mais, au Québec, c’est un petit écureuil brun qui doit son nom à son pelage rayé comme la tunique des gardes Suisses du Vatican.

 
Après explication, c’est de bon cœur que nos amis se sont remis à la dégustation. Nous avons, par la suite, à l’occasion de nos rencontres, souvent évoqué cette histoire et cela nous faisait rire à chaque fois.
 
Voici quelques semaines, mon amie a été foudroyée en quelques jours par une tumeur au cerveau, ainsi plus de cinquante années d’amitié se terminaient là.
 
Allez donc savoir pourquoi au milieu de la cérémonie émouvante de ses obsèques, tout à coup l’histoire du petit suisse m’est venue en tête. Etait-ce mon amie qui me faisait un clin d’œil…

Alain Guillon

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