New York
par Alain Guillon

 

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Le bus est parti en milieu de nuit de Montréal vers New York, une visite de trois jours pour une cinquantaine de personnes, la plus part d’un certain âge. Le jour va se lever et de nombreux passagers somnolent.
 
Le vieux monsieur du troisième rang ne dort pas, il est plongé dans ses pensées et il revoit …..

….Fin août 1944, il a un peu plus de sept ans. Ce matin-là il va chercher du pain au bourg situé à trois kilomètres, un kilomètre de route blanche, appelée ainsi parce que faite de sable calcaire blanc, puis deux kilometres sur la nationale 10, la Bordeaux –Paris, dit-on ici. Comme à chaque fois, le voilà parti avec son frère, tous deux vêtus de culottes courtes et chaussés de souliers à semelles de bois.

Depuis quelques jours, il se passe des choses. Sur la route circulent sans discontinuer des convois militaires allemands qui remontent vers le nord. Des camions attachés les uns aux autres et tractés par des chars. Grand-père dit que c’est parce que les Allemands n’ont plus d’essence et ainsi ils économisent. Il a aussi dit, ce matin, que les Allemands avaient dynamité les ponts qui enjambent la Dordogne pour retarder les soldats Américains qui arrivent. Ces derniers jours, c’était tout un spectacle pour les jeunes enfants.

Les deux frères arrivent à la route nationale, ils constatent un changement, toujours des véhicules militaires en convoi, mais ce ne sont plus les mêmes.  Les camions ne sont plus attachés l’un derrière l’autre comme ces chenilles processionnaires qu’ils leur arrivent de voir quelque fois en traversant les bois de pins.  Les véhicules vont par groupe de cinq ou six avec une auto plus petite en tête. Plus tard, les garçons sauront qu’il s’agit de la fameuse Jeep.
 

Maintenant, les enfants marchent sur le bas-côté de la route, comme de coutume, et ils sont étonnés d’être salués par ces militaires. Ils comprennent vite que les Américains ont remplacé les Allemands.

Arrivés sur la place de la mairie, ils constatent que beaucoup d’habitants de la petite bourgades sont rassemblés, entourant des soldats près de leur véhicules. Ces soldats distribuent des cigarettes et lancent aux enfants des bonbons et du chocolat.  Les enfants ne connaissent pas ce genre de bonbons, en fait une tablette toute mince faite d’une matière verdâtre et sentant la menthe.
“ Chewing-gum, chewing-gum” leur disent les soldats qui en même temps mâchent l’étrange tablette. Il n’en faut pas plus pour que les enfants se mettent à mâcher eux aussi.

Le vieux monsieur ne peut s’empêcher de sourire à cette évocation. Il se souvient de ce premier chewing-gum. Il avait un peu hésité et puis il avait fait comme les autres. Par la suite il lui est arrivé, assez rarement, de mâcher du chewing-gum mais jamais avec le même plaisir.

Il n’a jamais oublié l’image des ces soldats libérateurs. Après cette première rencontre, il a aimé l’Amérique et les Américains. Son adolescence a été baignée de cet apport culturel. Il se souvient qu’à 16 ou 17 ans, il connaissait par cœur le nom de toutes les capitales des états constituant les Etats-Unis, rêvait de ces immenses voitures bardées de chromes à l’avant et agrémentées à l’arrière d’immense ailerons.
 
Le temps a passé, il a été déçu par l’orientation prise par ce pays, ou bien l’avait-il placé trop haut dans ses valeurs. Depuis, il est devenu indifférent.
 
Mais, aujourd’hui, le voici dans ce bus qui l’amène de Montréal à New York. New York  il en a rêvé entre 10 et 30 ans, rêve inaccessible, irréaliste et tout à coup il  a un peu peur. Que va-t-il en rester de ce rêve après cette visite. Ses pensées reviennent à cette place publique ou, enfant, il a rencontré ces soldats, il….
 
……Une main se pose sur son épaule : “ Papa, nous allons arriver… tu dormais ? ”
 
“Non, ma fille, je ne dormais pas, mais j’étais loin, très loin. Rassure-toi, ça va bien, je suis prêt à découvrir New York.”

Alain Guillon

 

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