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Line
Histoire
d'Alain Guillon

C'est un
homme d’environ 75 ans, il se tient là près d’une haie,
regardant le village qui étale ses quelques maisons au bas
d’une petite pente, c’est la fin de l’après midi, il fait
encore chaud, tout est calme et silencieux, trop silencieux.
Près de cet
homme un autre à peine plus jeune, pas de doute ils sont
frères.
D'une voix
basse, un peu oppressée le plus jeune parle :
“ Tu es
enfin revenu, pourquoi si longtemps, cinquante ans ” la
voix se casse à la fin de la phrase il se tait comme si les
mots ne pouvaient pas sortir.
Silence de
nouveau, puis il reprend : “ tu sais combien tu as fait
souffrir les parents. Le père n’a jamais rien dit, je crois
qu’il ne t’a jamais attendu, mais la mère, elle, à toujours
espérer te revoir avant de mourir. Quelques heures avant de
disparaître elle m’a pourtant dit : je suis certaine que tu
le reverras, ton frère, alors dit lui que je ne lui en veux
pas. ”
L’homme
plus âgé se retourne lentement “ Je ne pouvais pas revenir,
tu le sais bien”
Sur le
chemin, une jeune fille s’avance, 20 ans peut être un peu
plus, belle, blonde, vêtue sombrement. Le plus vieil homme
sursaute, a comme un recul “ Mon Dieu, murmure t il, ce
n’est pas possible. ”
“ C’est ma
petite fille, ta petite-nièce Virginie ” dit son frère.
“ Comme
elle lui ressemble !”
La jeune
fille s’est approchée, “Voici ton oncle, mon frère qui est
revenu d’Australie pour les obsèques de ta grand-mère “
Elle
regarde l’homme, puis pose sa main sur l’épaule de son
grand-père :
“ Il faut
venir, il est temps, grand-père, mon oncle, venez faire vos
adieux à grand-mère il va être l’heure de la mise en bière,
ils ne vont pas tarder à arriver. ”
Les deux
hommes se regardent un instant et suivent la jeune fille qui
a déjà pris le chemin vers le village. Ils entrent dans une
maison aux volets clos, il fait frais à l’intérieur, aucun
bruit, la grande pendule de la cuisine est arrêtée et comme
le veut la coutume un linge couvre le cadran tant que la
défunte sera dans la maison.
La pièce
mortuaire, le petit salon habituellement, est éclairée par
un rayon de lumière extérieure qui filtre entre les volets
mal joints et la lueur d’une bougie dans un chandelier posé
sur une petite table avec une coupe remplie d’eau bénite et
un rameau de buis sec.
La morte
repose sur un lit improvisé, parée d’une robe bleu pale, les
mains jointes par un chapelet, ses cheveux longs et blancs,
étalés font comme un écrin autour de son visage.
L’homme
plus âgé, a comme une hésitation, sa respiration s’accélère,
c’est comme s'il suffoquait, non, il pleure, des sanglots
trop longtemps retenus, il s’approche, pose une main sur le
front de la morte “ Line, tu es toujours aussi belle ”, son
frère lui prend le bras doucement “ je te laisse un moment,
dit lui tout ce que tu as à lui dire ”
Il est
maintenant seul, ses yeux sont mouillés mais les larmes ne
coulent plus, il caresse doucement le visage de la femme et
parle doucement.
“ Mon
amour, j’ai tenu ma promesse je ne suis jamais revenu. Tu
nous aimais tous les deux mon frère et moi et nous t’aimions
aussi. Tu l’as choisi lui parce que tu savais qu’il ne
survivrait pas si tu étais devenue ma femme. Mais il fallait
que je parte, tu sais bien que si j’étais resté, si j’étais
revenu nous n’aurions pas pu éviter de nous aimer un jour,
nous n’aurions pas pus être heureux ni toi, ni moi, ni lui.
Nous n’avions pas d’autre solution. ”
Après un
moment, les deux frères sont de nouveau face à face.
“ Tu repars
” demande le plus jeune.
“ Oui”
“ Tu ne
reviendras plus.”
“ Non, je
ne crois pas ”
“ Tu sais,
nous avons été très heureux, Line et moi, elle nous aimait
vraiment tous les deux autant, elle m’a choisi, sans doute
parce qu’elle me savait plus faible que toi, elle n’a jamais
douté de son choix, mais au fond de son cœur tu avais une
place, une place ou elle te rejoignait quelques fois.”
“ Je sais,
j’ai aussi une place pour elle dans mon cœur, c’est bien
comme ça, il n’y avait pas d’autres façons de faire. ”
Spontanément les deux hommes s’étreignent, longuement,
fortement, deux frères qui s’aiment, deux frères qui
viennent de perdre la femme qu’ils aimaient et qui les a
aimés.
Alain
Guillon

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