|
Le goret*
par Alain Guillon

Polices de
caractères employées :
Amerigo
BT
(à télécharger et installer dans votre fichier
C:/Windows/Fonts)
J’écris cette
histoire pour que mes enfants, mes petits enfants et ceux qui
viendront plus tard sachent comment vivaient leurs aïeux dans
des temps pas si lointains mais bientôt complètement oubliés.
A cette époque, nous étions enfants et nous vivions à la ferme.
J’avais entre huit et dix ans et c’était encore la période de la
guerre mondiale, celle baptisée : seconde.
Dans chaque
ferme on élevait un, quelque fois deux, gorets *. L'élevage
du goret c’était l’affaire des femmes et aussi des enfants.
Sa nourriture était constituée la plus part du temps par
l’eau de lavage de la vaisselle et par une pâtée. Le travail
des enfants était une participation à la préparation de
cette pâtée. Elle était constituée d’un mélange de petites
pommes de terre (les “patates ” trop petites pour la cuisine
familiale), de navets, de rutabagas, de courges et de
topinambours. C’est la préparation des topinambours que nous
détestions le plus. En effet ces tubercules étaient, après
la récolte, ensilés dans une fosse recouverte de sable et de
terre. C’est là qu’il fallait, l’hiver, aller les chercher,
souvent dans une gangue gelée, puis les laver dans une sorte
de cage à clair voie à demi immergée sur un baquet d’eau et
que l’on faisait tourner à l’aide d’une manivelle, le
travail se soldait en général par des mains gelées, gercées
et les doigts pleins d’engelures.
Tous les
ingrédients étaient ensuite cuits dans un grand chaudron de
fonte posé sur un foyer, dans une cabane que l’on appelait la
“chaudière. ”
Puis arrivait, au printemps, le jour où l’on tuait le Goret.
Cette journée était orchestrée par la grand mère, femme
robuste et vêtue de noir. Il y avait plusieurs impératifs
pour le choix de ce jour. D’abord la température, il fallait
un temps plus tôt frais pour la bonne conservation de la
viande. Ensuite la disponibilité du “ tueur”, un voisin, qui
prenait deux à trois heures de son temps, deux jours de
suite, sur le travail de sa ferme. Enfin il fallait
s’assurer qu’il n’y aurait pas de femmes en période de
menstrues dans les environs pendant ces deux jours, sinon,
c’est ce qu’affirmait la grand mère, il était certain que la
viande ne se conserverait pas.
Le jour choisi, tôt le matin, le “tueur” officiait,
toujours pour la bonne conservation, le goret devait être
égorgé proprement et parfaitement vidé de son sang, celui ci
précieusement recueilli pour la fabrication des boudins.
Ensuite la bête était échaudée et raclée pour ôter tous les
poils. Attaché tête en bas sur une échelle de bois le goret
était éviscéré, il serait découpé le lendemain lorsque la
viande aurait caillé
Alors commençait la préparation. Les femmes vidaient,
nettoyaient et raclaient les tripes, opération peu
ragoûtante mais délicate car ces boyaux ne devaient surtout
pas être percés étant utilisés pour la confection des
boudins et des saucisses.
Les boudins utilisant le sang du goret mélangés d’épices et
de lard étaient cuits dans un chaudron pendu à la
crémaillère de la cheminée. La guirlande de boudins au bout
d’un bâton était trempée dans le bouillon, opération souvent
confiée au vieux grand père ou à la vieille grand mère, il
fallait bien faire attention que les boudins n’éclatent pas
.
Ce bouillon
de légumes allait par la suite servir à faire une soupe.
Traditionnellement une soupière de ce bouillon était offerte
dans les fermes avoisinantes et vice versa, ce qui fait que
dans la saison ou l’on tuait les gorets il y avait de la
soupe de boudin presque chaque jour sur la table, chacune
ayant la particularité de la recette de la fermière qui la
concoctait.
Le lendemain, de nouveau très tôt le matin, le “tueur”
transformé en boucher, venait faire le découpage. Le goret
était alors débité en morceaux bien précis.
Les jambons,
constitués des fesses et des épaules, qui étaient enrobés de
gros sel durant quelques semaines , puis aromatisés de
différentes épices et enfin mis en séchage, ils assureront
de la nourriture jusqu’au prochain goret. Le lard était
découénné et coupé en dés puis fondu pour faire les grands
pots de graisse utilisée comme matière grasse durant toute
l’année. Enfin divers morceaux qui feront des confits, des
salés et de la chair à saucisse.
Les enfants participaient, coupant le lard pour le faire
fondre, désossant les lapins qui serviront à faire des
pâtés, surveillant les feux sous les chaudrons.
C’était deux longues journées actives, pleines d’attention
et de vigilances pour assurer la bonne conservation de cette
nourriture qui sera utilisée au cours de l’année.
Je crois qu’il est devenu illégal de tuer le cochon à la
ferme, et puis de toute façon il n’y a plus de “tueur” et
les grand mères ne s’occupent plus de tout ça.
Il ne faut pas être nostalgique de ce temps là mais cela ne
veut pas dire qu’il faut totalement l’oublier, nos enfants
et leurs enfants n’auront que nos récits pour imaginer ces
activités.
Alain
Guillon
*
Jeune porc après le
sevrage.

Retour
au menu des histoires d'Alain Guillon

Abonnement
Venez vous
joindre aux
abonnés qui reçoivent gratuitement
la page des découvertes et nouveautés chaque mois !
Une page de :


|