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La décision
par Alain Guillon

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Début
juillet 1943
Il fait très chaud et lourd ce jour là. Après la sieste, car
les journées commencent tôt le matin, tout le monde est
rendu aux champs. Il faut se hâter de mettre en andains le
foin coupé hier et fané ce matin.
Tous sont
là, la grand mère, le grand père, la mère, le père et Jean
du haut de ses huit ans. Chacun manœuvre un grand râteau de
bois en faisant de grands demi cercles ce qui amasse le foin
en une sorte de longue tresse ce qui facilitera sa prise
avec une fourche pour charger la charrette.
Le travail
se fait en silence et Jean, comme les autres, a chaud sous
le chapeau de paille qui le protége un peu du soleil. Le
grand père a dit qu’il fallait faire vite car il craint que
des orages arrivent en soirée et alors tout ce bon foin, si
odorant, serait mouillé et deviendrait peu appétissant pour
les vaches.
Tout à coup surgissent au raz des arbres de la forêt toute
proche trois avions de chasse, brillant dans le soleil avec
leur croix noires sous les ailes. Il y a une base allemande
à quelques kilomètres et chaque jour, mais d’habitude plus
tard en soirée, les avions de chasse font de l’entraînement.
Jean les regarde souvent monter en flèche dans le ciel et
amorcer un piquet dans un bruit strident puis brusquement
repartir. Souvent Jean pense qu’ils vont s'écraser car il
les observe de loin et la perspective lui fait croire que
l’avion est tout proche du sol. Le fait que se soient des
avions allemands ne l’empêche pas d’admirer la virtuosité
des pilotes et d’éprouver du plaisir à voir ces oiseaux de
métal évoluer.
Dans le pré tous se sont figés, les trois avions dans un
bruit étourdissant font un grand virage et alignés, les
voilà qu’ils se dirigent droit vers une vielle grange
abandonnée, a moitié en ruine qui se trouve au milieu d’une
grande prairie. Jean connaît bien cette grange qui est un
lieu de jeu pour lui et ses amis les jeudis après midi,
c’est un peu leur château, ils y ont amassé des choses
inutiles glanées ça et la comme des trésors de guerre.
Une succession de détonations saccadées fait sursauter Jean,
les avions crachent le feu de toutes leurs mitrailleuses et
cela sur la vielle grange, un long feulement et voila que la
grange disparaît dans une boule de feu.
Grand père crie : couchez vous, vite. Ils ne risquent rien
la grange est tout de même assez éloignée mais le réflexe
du vieux combattant a joué.
Par deux fois les avions vont revenir sur leur cible puis
retourneront vers la base.
Dans le pré tout est redevenu calme, chacun reprend son
râteau, le foin sec sera chargé dans un moment, le père est
déjà parti atteler le cheval et va revenir avec la charrette.
Jean a suivi toute la scène et une idée c’est imposée à lui,
une idée d’une puissance inconnue et si tenace qu’il va tout
mettre en œuvre pour la concrétiser : il sera pilote de
chasse.
Le temps a passé mais Jean n’a pas changé de voie, tout ce
qui touche aux avions le passionne, il n’a plus jamais pensé
à cet après midi d’un été 1943.
Après de brillantes études le voilà au moment du choix de
son avenir, pour lui il n’y a pas de doute il veut être
pilote. Cependant depuis quelque temps quelque chose le
tracasse, ça a commencé par un rêve. Il se souvient de tous
les détails, il rêve qu’il est aux commandes d'un avion, un
avion de chasse allemand. Le rêve revient souvent de plus en
plus précis, il se voit voler au dessus d’un paysage qu’il
connaît bien c’est la ferme ou il est né, les prairies ou il
courrait enfant.
Une autre
fois, le rêve l’entraîne encore dans son vol et il survole
un pré, il voit distinctement dans ce pré son grand père,
sa grand mère et ses parents qui râtellent le foin et il se
voit lui. Ce rêve commence à le troubler cela devient une
obsession.
Enfin une nuit , le revoilà aux commandes de son avion, les
images changent constamment tantôt c’est lui à 20 ans, puis
lui a 10 ans qui pilote l’avion , puis il voit la veille
grange de son enfance et il tire et il se voit en même temps
dans l’avion et dans la grange avec ces amis, et tout
explose, il voit ses amis gisant dans le sang, lors du
dernier virage au dessus des prés il voit ses parents, ses
grands parents, tous morts et le cheval courant avec la
charrette fracassée et encore lui debout pleurant.
Il se
réveille en sueur, il sait désormais une chose, il ne sera
pas pilote de chasse.
Personne n’a bien compris le revirement de Jean, pour tous
ceux qui le cotoyaient le choix de sa carrière était
indiscutable il serait pilote, Jean n’a jamais voulu
expliquer pourquoi il avait abandonné cette idée. Il serait
ingénieur ou autre chose mais pas pilote de chasse.
Cette décision prise, Jean n’a plus jamais rêvé qu’il était
aux commandes d’un avion.
Alain
Guillon

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