À quoi pensent-ils ?
par Alain Guillon

 

Polices de caractères employées : 
Amerigo BT 
(à télécharger et installer dans votre fichier C:/Windows/Fonts)

 

Le vieux bonhomme est assis, comme chaque jour, sur le banc écaillé sous le grand chêne de la place du village. Personne ne fait plus attention à lui, il fait presque partie du décor, cela ne le gêne pas. Il sait que son temps arrive près de la fin et il est résigné. Il se plonge avec délectation dans ces grands moments de rêveries, s'ils savaient, ceux qui passent sans le voir, les milliers d’images qui défilent dans sa tête.

“Le voilà, petit Pierre, enfant gringalet mais vif et malin. Il fait presque nuit et petit Pierre n’est pas trop rassuré sur le chemin qui le ramène de l’école, alors il chantonne pour se donner du courage, ses semelles de bois crissent sur le sable du chemin. Le père et la mère ne vont pas être très contents qu’il soit si en retard, il ne lui sera pas si facile d’expliquer qu’il a été mis en retenue par l’instituteur parce qu’il s’est chamaillé avec Julien, tout ça à cause de la petite Simone que le grand Julien embêtait et que lui, Pierre, il a défendue.”

Une image chasse l’autre.

“Plus âgé mais toujours aussi gringalet, il est là tapis dans ce coin de montagne aride d’Algérie, il ne sait pas trop bien ce qu’il défend mais il a été envoyé là pour faire du maintien de l’ordre. Quand on fait son service militaire on doit obéir. Elle est laide cette image car il y voit son meilleur ami  mort, tué par une balle. Il sait qu’il y en a d’autres, beaucoup d’autres, lui il est passé au travers.”

Une jeune fille passe près du banc et chasse l’image de guerre et en apporte une autre.

“Comme elle était belle Jany, ils s’étaient rencontrés à une petite fête de campagne, dans ces petits bals sans prétention ou l’orchestre se limitait souvent a un accordéon. Ils avaient dansé, dansé, heureux d’être là, vivants et jeunes. La fréquentation avait duré des mois, on ne rigolait pas avec ça, et ils étaient  finalement arrivés aux fiançailles sans avoir succombé aux désirs de leur corps. Après ma foi puisqu’ils étaient promis, ils avaient bien pris une petite avance, mais ils s’aimaient tant, le Bon Dieu ne pourrait pas leur en vouloir. Comme elle était belle Jany le jour de son mariage.”

Mais sa tête lui joue des tours au vieux bonhomme,  le voilà parti ailleurs.

“Ce jour là tout allait de travers, à l’usine c’était la grogne, trop de travail, pas assez d’ouvriers et chacun devait faire bien plus que sa part et  sans récompense, alors Pierre comme les autres fit la grève décidée par les responsables du syndicat, ça ne leur coûtaient pas trop cher à eux. Pierre et d’autres y laissèrent leurs dernières forces et ne s’en remirent jamais vraiment.”

D’autres images se bousculent, de belles images de joie comme l’arrivée de ce petit-fils si affectueux et tendre avec son vieux grand-père, cette petite fille réplique de la belle Jany de sa jeunesse. De tristes images  aussi, il se voit près du lit ou repose sa Jany, elle l’a laissé seul et désemparé, pourquoi, il ne comprend pas.

Et voilà, depuis il passe son temps là sur le banc avec toutes ces images qui tournent, qui changent, et qui le hantent dans sa tête.

La journée tire à sa fin. Le vieux bonhomme se lève et lentement s’éloigne et rentre  vers la maison de retraite, là-bas, à l’autre bout du village. Demain il reviendra s’asseoir sur le banc et les images, d’autres images viendront.

Et oui, parce que tout a une fin, un jour le banc sous le chêne restera vide. Quelques temps,  avant qu’un autre vieux bonhomme vienne s’y asseoir à son tour pour voir toutes les images de sa vie dans sa tête.

Alain Guillon

Retour au menu des histoires d'Alain Guillon

Abonnement
Venez vous joindre aux abonnés qui reçoivent gratuitement 
la page des découvertes et nouveautés chaque mois !

abonnement
désabonnement


 

 

Une page de :