Les constellations familiales, no.22
A propos de la relation bourreau-victime

 

Par Christiane Perreau

Bonjour,

Voici une lettre qui apporte des précisions supplémentaires sur les attitudes à avoir lorsqu’il y a eu des meurtres  ou tentatives de meurtres dans un système.
Et des extraits d’un texte intitulé Le grand Palais de la Conscience d’Osho, Bhagwan Shree Rajneesh qui nous donne une direction pour aller vers l’unité, l’acceptation de ce qui est, l’intégration des parties de nous que nous refusons, que nous aimerions autres.
C’est la voie de l’amour, de celui qui ne demande rien aux autres. Et pouvons nous accepter humblement d’être en Chemin....

 

Peinture de Francine Babot

 

 


Partage de Patricia Lambotte, praticienne en Constellations Familiales

Juste une remarque par rapport à la dernière lettre stipulant que : "Quand un membre de la famille a commis un meurtre vis à vis d’une personne du clan, il perd son droit d’appartenir à sa famille."

J'ai terminé ma formation avec Ramoda Austermann, un élève de Bert Hellinger, et celui-ci a attiré notre attention sur le fait qu'Hellinger avait évolué dans sa perception de ces cas. Depuis 1999, Hellinger a constaté qu'en fait il vaut mieux que le meurtrier ne soit pas exclu de la famille, car alors quelque chose reste inaccompli et manque. Meurtrier et victime restent toujours liés. La meilleure solution (que nous avons expérimenté en supervision) est de coucher le meurtrier et la victime l'un à côté de l'autre et de laisser agir. Cette façon de faire veille à réintroduire les exclus, sans jugement.
 
Par ailleurs, des cas de schizophrénie, qui découlent de ce genre d'intrications, peuvent être traités en demandant à la personne concernée de placer ses mains au niveau du coeur des représentants du meurtrier et de la victime. Il peut alors intégrer en lui les 2 énergies.
 
Chère Christiane, j'espère que ceci t'apportera un autre éclairage.
Le partage de nos expériences est la meilleure façon de garder cette méthode vivante et appropriée.



Réponse de Christiane

Je trouve pertinente ta remarque et effectivement, la constellation familiale répondant d’abord au principe d’inclusion, nous devons être vigilants et prudents avec les phénomènes concernant le meurtre et l’exclusion des personnes l’ayant commis, y compris lorsque le meurtrier est un des membres de la famille. Nous ne devons pas perdre de vue que toute personne exclue sera remplacée par un plus faible, un plus jeune, un dernier arrivé. Et effectivement, la pratique a montré qu’exclure un meurtrier peut avoir aussi des conséquences graves sur le système.
 
L’expérience montre que lorsque le meurtrier peut reconnaître ses torts, ses responsabilités,  le système s’apaise et il est alors plus facile de trouver une bonne place pour chacun. De toute façon, cette personne sera toujours reconnue en tant que père ou mère par exemple. Ce qui est difficile pour la victime qui est amenée à reconnaître son père ou sa mère tout en lui restituant sa faute, sa culpabilité.

Et parfois comme le note Patricia, la solution se trouve dans un mouvement de rapprochement de la victime et du bourreau. Récemment j’ai observé une victime et un bourreau s’asseoir face à face et se regarder avec beaucoup de compréhension mutuelle ce qui a permis aux personnes identifiées à la victime de laisser l’intrication.

La confrontation du bourreau avec sa victime permet au bourreau d’accéder à ses sentiments ce qui le rend plus perméable, moins indifférent. Souvent, les bourreaux dans une constellation se remarquent par leur rigidité, leur insensibilité. Ils ont une armure qui les protège de leurs ressentis.

Je rappelle que le fait d’allonger sur le sol victimes et bourreaux morts suite aux événements de guerre, de déportation initie un mouvement vers la pacification.  Alors pourquoi pas aussi dans d’autres circonstances. La constellation est une approche vivante où la solution d’un moment ne peut être érigée en solution ultime et idéale. Et ces questions demandent délicatesse et humilité.



Partage de Robert qui répond à Christiane suite au texte du bulletin 21

En méditant ton texte sur le meurtre et ses intrications consécutives, "à voix  écrite" ci-dessous, j'ai poursuivi ma clarification et je t'en remercie. Voilà qui me laisse  deviner l'heureux effet, nécessairement plus conséquent, de l'expérience des constellations que tu proposes. Tu avais écrit :

Christiane a dit : “Les faits que tu exposes indiquent que ton système familial porte un fardeau de violence et de mort qui ne peut qu’avoir des conséquences graves sur le système actuel tant que les responsabilités et les torts n’auront pas été restitués et assumés."

 Et il s'agit de faits dont je n'ai pris connaissance que tout récemment. J'observe ce que peut être le positionnement psychique d'une famille où le pire a été éprouvé, auquel la honte et la culpabilité ont pu demeurer la réponse essentielle et persistante.

Christiane a dit : "As tu des frères et soeurs et comment vivent-ils ?"

J'ai 4 soeurs et deux frères. La benjamine est née sans main droite et elle n'a pas eu d'enfants. Aveugle, célibataire (5ème de fratrie), je n'en ai pas eu non plus. Nous sommes  tous deux les seuls à être géographiquement éloignés de la famille.

Christiane a dit : "Quand un membre de la famille a commis un meurtre vis à vis d’une personne du clan, il perd son droit d’appartenir à sa famille. Une personne qui a prononcé des menaces de mort envers un de ses enfants ou de son conjoint perd également son droit d’appartenance. C’est en principe la seule façon, dans la constellation, que le système retrouve un équilibre et s’apaise. Ainsi en pratique, la personne est éloignée du champ du clan ou se met à l’écart elle-même. Si le bourreau n’est pas exclu, le risque sera que quelqu’un prenne à sa charge d’expier et de s’exclure à sa place."

Du (mé)fait d'un membre de sa famille ou d'une personne qui lui est extérieure, c'est alors l'assassiné qui est l'objet d'une exclusion dont les traces ou intrications ont certainement leur spécificité, "insoupçonnée", terrible !

Christiane a dit : "Lorsque quelqu’un a commis un meurtre envers une personne  ou plusieurs personnes qui n'appartiennent pas à son système, il se crée un lien entre le bourreau et les victimes qui vont éprouver de la haine envers le meurtrier."

Possible circonstance représentative, il se trouve que j'ai perdu la vue à la suite d'un coup de poing d'un camarade d'école -- implication répétée d'un tiers extérieur à la  famille. J'y vois là la possibilité de prises de conscience. La haine pourrait ne pas être le seul moyen de demeurer effet...

Christiane a dit : "Plus une  personne résiste à un fait, une émotion,  plus elle est prisonnière et plus elle est victime de ses propres  contenus de conscience."

Voilà qui participe de l'impression partagée précédemment. La haine ne me parle pas (plus depuis longtemps), la résistance oui et le "jouet" des contenus de conscience plus encore.

Christiane a dit : "En plus des effets reçus de l’autre qu’elle ne peut intégrer, elle  devient effet d’elle-même, se victimisant de plus en plus."

Il y a la "victimite", mais il y a aussi la résignation et la lutte perpétuelle...

Christiane a dit : "Que se passe-t-il lorsque les bourreaux n’ont pas assumés leurs torts ?
Si le bourreau ne reconnaît pas ses actes, il y aura quelqu’un d’innocent, de plus jeune dans le système qui va  expier à la place du malfaiteur en se limitant dans sa vie, en tombant malade, en se suicidant."
 
Et que se passe-t-il quand les victimes ont été oubliées ?

Christiane a dit : "Le bourreau est amené à confronter la situation, c’est à dire voir les faits, faire face à la colère et à la souffrance du clan. Une victime qui voit un bourreau  prendre conscience de ses actes, éprouver de la douleur, de la honte, de la culpabilité pourra évoluer vers une forme de pacification."

Je ne perçois pas cela (quelque chose peut m'échapper, bien entendu), je suggère même qu'il est heureux que la pacification d'une victime ne dépende pas du repentir ou de la reconnaissance par le bourreau des méfaits qu'il a commis.

Christiane a dit : "Et si la victime n’est pas reconnue,  quelqu’un va prendre la place de cette personne exclue en suivant un destin qui n’est pas le sien. Les personnes assassinées dans le cas de Robert ont besoin d’être incluses dans le système afin que chacun reconnaisse ce qu’elles ont vécu, leur accorde une place dans leur conscience  afin que plus personne n’ait besoin de le faire de manière compensatrice."

Voilà la réponse à la question posée plus haut. On rapporte que mon arrière-grand-père, avant d'être retrouvé dans un ruisseau, assassiné, a été séquestré pendant trois jours dans une cave. Dans une cave, il fait noir, on n'y voit pas clair et la sensation d'enfermement m'est familière...

Christiane a dit : "Nous pouvons rencontrer dans une famille une panique significative d'une énergie destructrice sans savoir exactement qui a commis quoi et il s'agit alors de mettre de la masse sur cette forme mentale  et sur le fardeau afin qu’ils deviennent visibles et favorisent le processus de désidentification."

Que veux-tu dire par "y mettre de la masse" ? La panique mentionnée n'est-elle pas déjà de la masse ?

Christiane a dit : "Il arrive qu’une personne s’identifie, à la fois,  au bourreau et à la victime ce qui a des conséquences graves comme des cas psychiatriques"

Mon propre vécu pourrait me laisser soupçonner la possibilité d'une réalité parfois très subtile de cette double identification (réactive).
 
Conclusion : je ressens clairement l'inestimable apport libérateur que peut permettre le travail en constellations familiales et je me réjouis à l'avance du séminaire à Paris fin mai, ainsi que des partages avec les lecteurs du bulletin Je-Nous éventuellement présents.

 

Réponse de Christiane

Merci à toi pour cet échange sincère auquel j’ai donné en partie réponse ci-dessus. Je complète avec les éléments suivants.

Concernant les victimes
Je reviens sur le fait que si une victime est oubliée, il y aura quelqu’un de plus jeune qui va la représenter pour tenter de rééquilibrer le système. Dès que quelqu’un manque, est oublié, rejeté, nié, quelqu’un d’autre va combler cette place et va souffrir à la place de l’exclu. Un mouvement “je te suis dans ton destin” sera initié. D’où l’importance de replacer et reconnaître chacun à sa place. Cela soulage déjà beaucoup un système.

Concernant la pacification de la victime en dehors du repentir du bourreau
Il me semble qu’il y ait plusieurs étapes vers l’apaisement et la guérison : souffrance du bébé, blessures de l’identité personnelle, souffrance de la mort, la nôtre et celle de nos proches,  souffrance du système comme l’exclusion, souffrance d’être séparée de sa vraie nature, entre autres. Il peut être difficile de prendre soin de tous ces niveaux en même temps. Nous manquons d’aptitudes telles que présence, attention, intention, capacité à contrôler nos cycles, capacité à ressentir.

Chaque personne a droit au respect de ses contenus de conscience et au temps nécessaire à leur compréhension. Chaque personne a des capacités et rythme différents dont nous devons tenir compte dans l’accompagnement. L’accompagnant met son expérience au service de l’accompagné et du processus de transformation mais nul ne peut forcer, imposer ou réaliser à la place de cette personne.

J’émets l’hypothèse que sur un plan individuel,  il n’y a pas besoin du repentir du bourreau. Comme a dit Maïté Graspanier, torturée par les Nazis, promise à un bel avenir de pianiste et devenue professeur de philosophie, “on n’est pas responsable de ce qu’on nous a fait, mais on est responsable de ce qu’on fait de ce qu’on nous a fait”. Il appartient à chacun de regarder ses souffrances : qu’est ce qu’on m’a fait, lui donner sens, comment l’intégrer sans vouloir changer les autres. C’est un premier pas et chaque pas est essentiel sur le chemin de devenir un bon compagnon pour soi-même.

Sur un plan systémique, il semblerait que lorsqu’une personne a souffert, a été maltraitée, cela a besoin d’être reconnu, entendu. C’est ce que nous constatons en constellations, et cette étape ne puisse être éludée. La colère et la douleur de la victime ont besoin d’être exprimées, reconnues : tu m’as fait tort, tu m’as fait mal, j’ai beaucoup souffert, ce n’était pas juste, je ne peux pas pardonner cela par exemple. Parfois, la restitution d’un fardeau symbolique est nécessaire et ouvre une brèche vers la solution. Ce serait aussi inclure tous les ressentis du système.

Si nous évitons ce pas, la solution ne peut émerger. Il manque un passage, une clé. Cette expression n’a pas besoin d’être dramatisée, exagérée par des démonstrations émotionnels. D’ailleurs, plus ce sera dit et fait avec neutralité, plus la personne retrouvera force et présence.

Certaines solutions peuvent être inacceptables pour une personne ou un système ; ces solutions viennent trop tôt ou bousculent trop les croyances des personnes impliquées et la bonne conscience du système. Une personne qui s’est construite autour de la haine, de la vengeance  peut être effrayée de laisser de telles identités. Même si ces attitudes enferment dans la souffrance cela demande un retournement de points de vue considérable.

Pour prendre responsabilité du bien être de tous, la compréhension des  points de vue des autres est nécessaire. Ce qui demande de conscientiser de plus en plus  ses propres points de vue limitants et de retrouver sa propre sécurité intérieure.

Et il semblerait qu’il soit plus aisé d’accéder à nos créations indésirables lorsque nous avons conscientisé notre vraie nature, le 0, la Vacuité des bouddhistes, l’Être. Alors nous pouvons observer nos créations comme n’étant pas notre Essence Immuable. Ce sont des créations qui cherchent à recevoir l’empathie, l’amour de leur Créateur. Ce sont nos points de vue qui divisent et créent la dualité. Nous pourrions évoluer vers un plan où observateur et observé ne font qu’ UN. Ce serait la coexistence des opposés dont parlent les traditions orientales. Et le texte d’Osho qui suit nous donne une voie de transformation.

Concernant le fait de mettre de la masse.
Les charges émotionnelles nous mettent à la masse surtout lorsque nous y sommes identifiés. C’est à dire que nous n’avons plus de distance. En prenant des personnes qui vont représenter l’énergie destructrice agissante dans un système, celle ci prend une forme, une masse visible, elle est objectivée donc observable. Et cela permet de sortir de la confusion.

 

Le grand Palais de la Conscience
Osho, Bhagwan Shree Rajneesh

La première étape vers la félicité est d’être UN. Etre UN, c’est être dans la félicité, être plusieurs, c’est être en enfer. Donc, quelle que soit la réalité vécue, accepter-la. Vous ne pouvez rien faire en la niant.  En la niant, vous créez le problème et le problème devient plus complexe ; il était simple.

Une chose fondamentale à se rappeler : seule la communion avec la souffrance psychologique ouvre la porte de la libération et de la transcendance – seule la communion avec la souffrance psychologique. Tout ce qui est douloureux doit être accepté : un dialogue doit être créé avec lui. C’est vous, il n’y a aucun autre moyen d’aller au-delà, le seul moyen est de l’absorber.

Et ceci a un potentiel énorme. La colère est de l’énergie, la peur est de l’énergie, ainsi que la lâcheté. Tout ce qui vous arrive possède une grande inertie, une grande quantité d’énergie est cachée à l’intérieur. Une fois que vous l’avez acceptée, cette énergie devient vôtre. Vous devenez plus fort, vous devenez plus large, vous commencez à devenir plus spacieux. Alors, votre monde intérieur devient plus grand.

Seul un laisser être permissif ou une acceptation complète marque sa fin. La souffrance psychologique finit uniquement lorsqu’on l’accepte dans sa totalité. La souffrance psychologique n’existe pas simplement à cause de la présence d’un stimulus ou d’une réalité nommée “ douloureuse ”. La souffrance est plutôt produite par l’interprétation des faits ou de la réalité qui produit la tendance à éviter ou à résister aux faits.

Essayez de comprendre cela : la souffrance psychologique est votre propre création. La lâcheté n’est pas douloureuse – simplement votre idée que la lâcheté est mauvaise, votre interprétation qu’elle ne devrait pas être là.

Ce n’est que quand le mental recule devant un fait ou une réalité qu’il y a souffrance. Vous reculez devant les faits de la lâcheté, de la peur, de la colère et de la tristesse. Ne reculez pas. Reculer devant un fait crée de la souffrance. La souffrance psychologique fait partie, est un morceau, du processus de fuite et de résistance. La souffrance n’est inhérente à aucun ressenti, mais s’élève uniquement après que l’intention de le rejeter est apparue. Au moment où vous décidez de rejeter quelque chose, la souffrance apparaît.

Ce qui est, quel qu’il soit, est, que vous l’acceptiez ou pas. Votre acceptation ou rejet n’y change rien. Ce qui est, est. Si vous l’acceptez, vous avez de la joie qui apparaît en vous, si vous le rejetez, vous avez de la souffrance. Mais la réalité reste la même. Vous pouvez avoir de la souffrance, de la souffrance psychologique : c’est votre création parce que vous n’étiez pas capable d’accepter et d’absorber quelque chose qui survenait. Vous avez rejeté la vérité ; en  la rejetant, vous êtes devenu un prisonnier. La vérité libère, mais vous la rejetez. C’est pourquoi vous avez des chaînes. Rejetez la vérité et vous resterez de plus en plus prisonniers.

La vérité reste ; cela n’y change rien que vous la rejetiez ou l’acceptiez. Cela ne change pas les faits, cela change votre réalité psychologique. Et il y a deux possibilités : soit la souffrance, soit la joie, soit  la maladie soit la santé. Si vous la rejetez, il y aura maladie, inconfort, parce que vous arrachez un morceau de votre être ; cela laissera des blessures et des cicatrices en vous. Si vous acceptez, il y aura de la célébration, de la santé et de la complétude

 

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