Les constellations familiales, no.21
La relation bourreau-victime
, meurtre dans une famille
 

Par Christiane Perreau

Bonjour,

Voici une lettre qui répond à une question sur les conséquences d’un meurtre dans une famille. Question délicate que je vous invite à considérer avec respect et non-jugement.

 

 


En nous ouvrant à la réalité, nous constatons que nous avons fréquemment pris pour notre véritable nature une identité étriquée et des opinions anxieuses, et nous comprenons combien cela est limitatif. Nous pouvons alors porter un regard d’immense compassion sur la souffrance Que nous-même et autrui  avons créée sur terre à partir d’identités crispées. Jack Kornfield



Question de Robert

Toujours fort intéressants, tes textes m'inspirent une demande et un partage que tu peux  bien entendu ignorer s'ils dépassent le cadre des bulletins.

Dans le bulletin Je-Nous N° 19, où il est question de l'avortement, tu évoques aussi le meurtre. Te serait-il possible d'y revenir et d'informer davantage sur les effets  perceptibles résultant de meurtre(s) survenus dans une ascendance ?

Sans pour autant parler de meurtre, mon père est mort à 54 ans (j'avais 18  ans) dans des  circonstances plus ou moins mystérieuses (alcoolisme et prise éventuelle de  somnifères reçus d'un oncle).

Sans jamais voir son fils, mon grand-père paternel est mort à la guerre 14/18 dans des conditions inconnues, mon père n'ayant même pas pu savoir où il fut enterré.

Le père de ce grand-père (mon arrière grand-père) avait, en 1911, été séquestré pendant 3 jours et  retrouvé assassiné, son cadavre abandonné dans un ruisseau.

Le plus jeune frère de mon grand-père a disparu à l'âge de 20 ans (vers 1920) et l'on a  raconté qu'il avait été assassiné par le gros paysan qui l'employait (jalousie  conjugale évoquée).
 
Juste avant d'apprendre ces faits, il y a un an, j'avais pris connaissance de la fratrie de mon gpp dont on ne parlait pas. Un autre de ses frères est décédé juste avant ses 14 ans (à l'âge précis où j'ai moi établi que je resterai aveugle). Une étude toute personnelle  (intuitive) m'indiquait que ce jeune aïeul avait été noyé. Quelques semaines plus tard, la mort par noyade me fut confirmée par un cousin de mon père (contacté pour la  première fois de ma vie).
 
Des dizaines de signes parlent de mon intrication avec ce jeune aïeul, mais je m'intéresse davantage ici à l'ambiance meurtrière qui affecte cette branche familiale.

J'ajoute que ma grand-mère paternelle est l'aînée d'une fratrie de 19 enfants dont 8 sont morts en bas âge. Leur père, alcoolique, brutalisait ses garçons et est mort  tuberculeux. Un des garçons de la fratrie est également mort à la guerre, un autre s'est noyé (1957).
 

Réponse de Christiane

Merci pour cette demande qui soulève une question délicate et extrêmement douloureuse. Les faits que tu exposes indiquent que ton système familial porte un fardeau de violence et de mort qui ne peut qu’avoir des conséquences graves sur le système actuel tant que les responsabilités et les torts n’auront pas été restitués et assumés. As tu des frères et soeurs et comment vivent-ils ?

Par ailleurs les faits de guerre et particulièrement la guerre de 14/18 a laissé de grosses séquelles dans les familles : des enfants qui n’ont pas connu leur père, des femmes qui ont connu des amours interrompus, de nombreuses séquelles physiques et psychiques suite à la dureté des conditions de vie des soldats.

Je rappelle que chaque cas est particulier et chaque solution individuelle. Et que, pour qu’une solution émerge et libère les protagonistes, l’animateur ne peut émettre de jugements de valeur sur les personnes concernées, quels que soient les faits exposés. La personne qui commet des actes graves est  prisonnière de ses propres identifications et des déséquilibres de son système. Cela ne veut pas dire qu’elle est excusée de ses actes. Il y a des actes comme le meurtre, le viol, l’inceste qui  peuvent être compris lorsqu’ils sont considérés dans un ensemble. Mais l’objectif de la constellation est que le système trouve un équilibre, un ordre qui permettent à chacun de vivre sa santé, son bonheur, son destin propres. Cela peut se faire si chacun se dégage de sa forme intriquée qui laisse peu de libre-arbitre pour aller vers sa forme non-intriquée.

Quand un membre de la famille a commis un meurtre vis à vis d’une personne du clan, il perd son droit d’appartenir à sa famille. Une personne qui a prononcé des menaces de mort envers un de ses enfants ou de son conjoint perd également son droit d’appartenance. C’est en principe la seule façon, dans la constellation, que le système retrouve un équilibre et s’apaise. Ainsi en pratique, la personne est éloignée du champ du clan ou se met à l’écart elle-même. Si le bourreau n’est pas exclu, le risque sera que quelqu’un prenne à sa charge d’expier et de s’exclure à sa place.

Lorsque quelqu’un a commis un meurtre envers une personne  ou plusieurs personnes qui n'appartiennent pas à son système, il se crée un lien entre le bourreau et les victimes qui vont éprouver de la haine envers le meurtrier. La haine est une émotion qui lie à l’autre et la constellation aura pour but de pacifier ce lien afin que la victime se délie et recouvre son point cause.  Plus une  personne résiste à un fait, une émotion,  plus elle est  prisonnière et plus elle est victime de ses propres  contenus de conscience. En plus des effets reçus de l’autre qu’elle ne peut intégrer, elle  devient effet d’elle-même, se victimisant de plus en plus.

Que se passe-t-il lorsque les bourreaux n’ont pas assumés leurs torts ?

Si le bourreau ne reconnaît pas ses actes, il y aura quelqu’un d’innocent, de plus jeune dans le système qui va  expier à la place du malfaiteur en se limitant dans sa vie, en tombant malade, en se suicidant.

Certaines personnes qui ont commis des actes graves vont rentrer dans des attitudes expiatoires, se punissant elles-mêmes, auto-sabotant leur existence ce qui ne solutionne pas les problèmes et à nouveau, quelqu’un de plus jeune se mêlera des affaires des anciens, de manière inappropriée et par amour, croyant soulager le système.


Le bourreau est amené à confronter la situation, c’est à dire voir les faits, faire face à la colère et à la souffrance du clan. Une victime qui voit un bourreau  prendre conscience de ses actes, éprouver de la douleur, de la honte, de la culpabilité pourra évoluer vers une forme de pacification. Et celui qui a commis un méfait et en prend conscience peut émettre, dans certains cas, une intention positive afin de réparer le mal qu’il a engendré.

Une faute reconnue a plus de valeur qu’un rachat ou pardon.
On ne peut ni effacer ni racheter ses fautes.
La faute subsiste et agit comme une force.
Bert Hellinger

Et si la victime n’est pas reconnue,  quelqu’un va prendre la place de cette personne exclue en suivant un destin qui n’est pas le sien. Les personnes assassinées dans le cas de Robert ont besoin d’être incluses dans le système afin que chacun reconnaisse ce qu’elles ont vécu, leur accorde une place dans leur conscience  afin que plus personne n’ait besoin de le faire de manière compensatrice.

Nous pouvons rencontrer dans une famille une panique significative d’une énergie destructrice sans savoir exactement qui a commis quoi et il s’agit alors de mettre de la masse sur cette forme mentale  et sur le fardeau afin qu’ils deviennent visibles et favorisent le processus de désidentification. Il n’est pas nécessaire de connaître les faits exacts. Cela peut remonter à plusieurs générations. Dernièrement j’ai vu une  personne qui avait pratiqué 4 avortements, mue par ce genre de pulsion violente ; elle avait “épargné” le cinquième enfant qui avait des tendances schizophréniques. Elle vivait dans une angoisse permanente et une grande culpabilité. Elle n’avait pas conscience que ses avortements à répétition étaient dus à des conflits systémiques toujours actifs dans sa famille et mis en évidence  par la constellation.

Il arrive qu’une personne s’identifie, à la fois,  au bourreau et à la victime ce qui a des conséquences graves comme des cas psychiatriques : maniaco-dépression, schizophrénie. Par exemple, une jeune fille dont la mère avait été violée par des soldats pendant la guerre de 39/45 s’identifie aux bourreaux et à sa mère. Autre exemple, une jeune femme dont le père menaçait de tuer la mère a intégré les identités maternelles et paternelles.

Lorsqu’il s’agit de bourreaux et victimes de guerres, nous rencontrons des mouvements souvent sans mots, pleins de gravité et de dignité où les parties concernées vont se rapprocher et évoluer vers une forme de reconnaissance mutuelle, pris chacun dans des destins qui les dépassent. Même s’ils ont été ennemis, ils cherchent à se réconcilier. Par exemple, des juifs vont venir se coucher auprès des bourreaux.  Un conducteur de char russe qui a écrasé nombre de soldats adverses vient s’allonger prés d’eux ; d’une voix étranglée, il dit : quel gâchis ! et les victimes se sentent reconnues.

Parfois, la frontière entre les bourreaux et les victimes n’est pas aussi tranchée lorsqu’il s’agit de faits de guerres, de résistances car à un moment donné certaines victimes se retrouvent bourreaux.

Exemple, un homme est revenu de la guerre 39/45 en héros ; sa famille le met sur un piédestal. Lorsque qu’une personne est introduite pour représenter toutes les victimes de la guerre, cet homme se rapproche doucement des morts et vient les reconnaître en s’agenouillant près d’eux et il dit à sa famille : je suis un homme ordinaire ; je ne suis pas le héros que vous pensez ; j’ai aussi ôté la vie.

En conclusion, je dirai qu’il s’agit de mouvements délicats où il est besoin de considérer tous les participants de tels drames, y compris ceux qui sont cause du fardeau.  Une personne peut avoir du mal à restituer les torts et les responsabilités à ses bourreaux. Cela lui demande de renoncer à la haine et aux revendications qui lui donnent le sentiment d’exister. La personne n’a pas forcément conscience qu’elle se détruit elle-même.

Et puis rendre un tort à l’autre implique une forme de culpabilité que la personne et son clan n’est pas toujours prête à assumer. Parfois cela demande du temps.

À mesure que nous pénétrons de notre plein gré dans chaque zone de peur,
 chaque zone de faiblesse et d’insécurité en nous-même,
 nous découvrirons que ces murs sont faits de mensonges, de vieilles images de nous-même,
de peurs très anciennes et de fausses idées de ce qui est pur et de ce qui ne l’est pas.
Jack Kornfield

 

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