En nous ouvrant à la
réalité, nous constatons que nous avons fréquemment pris pour notre
véritable nature une identité étriquée et des opinions anxieuses, et
nous comprenons combien cela est limitatif. Nous pouvons alors porter un
regard d’immense compassion sur la souffrance Que nous-même et autrui
avons créée sur terre à partir d’identités crispées. Jack
Kornfield
Question de Robert
Toujours fort intéressants, tes textes m'inspirent une demande et un
partage que tu peux bien entendu ignorer s'ils dépassent le cadre des
bulletins.
Dans le bulletin Je-Nous
N° 19, où il est question de
l'avortement, tu évoques aussi le meurtre. Te serait-il possible d'y
revenir et d'informer davantage sur les effets perceptibles résultant
de meurtre(s) survenus dans une ascendance ?
Sans pour autant parler de meurtre, mon père est mort à 54 ans (j'avais
18 ans) dans des circonstances plus ou moins mystérieuses (alcoolisme
et prise éventuelle de somnifères reçus d'un oncle).
Sans jamais voir son fils, mon grand-père paternel est mort à la guerre
14/18 dans des conditions inconnues, mon père n'ayant même pas pu savoir
où il fut enterré.
Le père de ce grand-père (mon arrière grand-père) avait, en 1911, été
séquestré pendant 3 jours et retrouvé assassiné, son cadavre abandonné
dans un ruisseau.
Le plus jeune frère de mon grand-père a disparu à l'âge de 20 ans (vers
1920) et l'on a raconté qu'il avait été assassiné par le gros paysan
qui l'employait (jalousie conjugale évoquée).
Juste avant d'apprendre ces faits, il y a un an, j'avais pris
connaissance de la fratrie de mon gpp dont on ne parlait pas. Un autre
de ses frères est décédé juste avant ses 14 ans (à l'âge précis où j'ai
moi établi que je resterai aveugle). Une étude toute personnelle
(intuitive) m'indiquait que ce jeune aïeul avait été noyé. Quelques
semaines plus tard, la mort par noyade me fut confirmée par un cousin de
mon père (contacté pour la première fois de ma vie).
Des dizaines de signes parlent de mon intrication avec ce jeune aïeul,
mais je m'intéresse davantage ici à l'ambiance meurtrière qui affecte
cette branche familiale.
J'ajoute que ma grand-mère paternelle
est l'aînée d'une fratrie de 19 enfants dont 8 sont morts en bas âge.
Leur père, alcoolique, brutalisait ses garçons et est mort tuberculeux.
Un des garçons de la fratrie est également mort à la guerre, un autre
s'est noyé (1957).
Réponse de
Christiane
Merci pour cette demande qui soulève
une question délicate et extrêmement douloureuse. Les faits que tu
exposes indiquent que ton système familial porte un fardeau de violence
et de mort qui ne peut qu’avoir des conséquences graves sur le système
actuel tant que les responsabilités et les torts n’auront pas été
restitués et assumés. As tu des frères et soeurs et comment vivent-ils ?
Par ailleurs les faits de guerre et particulièrement la guerre de 14/18
a laissé de grosses séquelles dans les familles : des enfants qui n’ont
pas connu leur père, des femmes qui ont connu des amours interrompus, de
nombreuses séquelles physiques et psychiques suite à la dureté des
conditions de vie des soldats.
Je rappelle que chaque cas est particulier et chaque solution
individuelle. Et que, pour qu’une solution émerge et libère les
protagonistes, l’animateur ne peut émettre de jugements de valeur sur
les personnes concernées, quels que soient les faits exposés. La
personne qui commet des actes graves est prisonnière de ses propres
identifications et des déséquilibres de son système. Cela ne veut pas
dire qu’elle est excusée de ses actes. Il y a des actes comme le meurtre,
le viol, l’inceste qui peuvent être compris lorsqu’ils sont considérés
dans un ensemble. Mais l’objectif de la constellation est que le système
trouve un équilibre, un ordre qui permettent à chacun de vivre sa santé,
son bonheur, son destin propres. Cela peut se faire si chacun se dégage
de sa forme intriquée qui laisse peu de libre-arbitre pour aller vers sa
forme non-intriquée.
Quand un membre de la famille a commis un meurtre vis à vis d’une
personne du clan, il perd son droit d’appartenir à sa famille. Une
personne qui a prononcé des menaces de mort envers un de ses enfants ou
de son conjoint perd également son droit d’appartenance. C’est en
principe la seule façon, dans la constellation, que le système retrouve
un équilibre et s’apaise. Ainsi en pratique, la personne est éloignée du
champ du clan ou se met à l’écart elle-même. Si le bourreau n’est pas
exclu, le risque sera que quelqu’un prenne à sa charge d’expier et de
s’exclure à sa place.
Lorsque quelqu’un a commis un meurtre envers une personne ou plusieurs
personnes qui n'appartiennent pas à son système, il se crée un lien
entre le bourreau et les victimes qui vont éprouver de la haine envers
le meurtrier. La haine est une émotion qui lie à l’autre et la
constellation aura pour but de pacifier ce lien afin que la victime se
délie et recouvre son point cause. Plus une personne résiste à un
fait, une émotion, plus elle est prisonnière et plus elle est victime
de ses propres contenus de conscience. En plus des effets reçus de
l’autre qu’elle ne peut intégrer, elle devient effet d’elle-même, se
victimisant de plus en plus.
Que se passe-t-il lorsque les bourreaux n’ont pas assumés leurs torts ?
Si le bourreau ne reconnaît pas ses actes, il y aura quelqu’un
d’innocent, de plus jeune dans le système qui va expier à la place du
malfaiteur en se limitant dans sa vie, en tombant malade, en se
suicidant.
Certaines personnes qui ont commis des actes graves vont rentrer dans
des attitudes expiatoires, se punissant elles-mêmes, auto-sabotant leur
existence ce qui ne solutionne pas les problèmes et à nouveau, quelqu’un
de plus jeune se mêlera des affaires des anciens, de manière
inappropriée et par amour, croyant soulager le système.
Le bourreau est amené à confronter la situation, c’est à dire voir les
faits, faire face à la colère et à la souffrance du clan. Une victime
qui voit un bourreau prendre conscience de ses actes, éprouver de la
douleur, de la honte, de la culpabilité pourra évoluer vers une forme de
pacification. Et celui qui a commis un méfait et en prend conscience
peut émettre, dans certains cas, une intention positive afin de réparer
le mal qu’il a engendré.
Une faute
reconnue a plus de valeur qu’un rachat ou pardon.
On ne peut ni effacer ni racheter ses fautes.
La faute subsiste et agit comme une force.
Bert Hellinger
Et si la victime n’est pas reconnue,
quelqu’un va prendre la place de cette personne exclue en suivant un
destin qui n’est pas le sien. Les personnes assassinées dans le cas de
Robert ont besoin d’être incluses dans le système afin que chacun
reconnaisse ce qu’elles ont vécu, leur accorde une place dans leur
conscience afin que plus personne n’ait besoin de le faire de manière
compensatrice.
Nous pouvons rencontrer dans une famille une panique significative d’une
énergie destructrice sans savoir exactement qui a commis quoi et il
s’agit alors de mettre de la masse sur cette forme mentale et sur le
fardeau afin qu’ils deviennent visibles et favorisent le processus de
désidentification. Il n’est pas nécessaire de connaître les faits
exacts. Cela peut remonter à plusieurs générations. Dernièrement j’ai vu
une personne qui avait pratiqué 4 avortements, mue par ce genre de
pulsion violente ; elle avait “épargné” le cinquième enfant qui avait
des tendances schizophréniques. Elle vivait dans une angoisse permanente
et une grande culpabilité. Elle n’avait pas conscience que ses
avortements à répétition étaient dus à des conflits systémiques toujours
actifs dans sa famille et mis en évidence par la constellation.
Il arrive qu’une personne s’identifie, à la fois, au bourreau et à la
victime ce qui a des conséquences graves comme des cas psychiatriques :
maniaco-dépression, schizophrénie. Par exemple, une jeune fille dont la
mère avait été violée par des soldats pendant la guerre de 39/45
s’identifie aux bourreaux et à sa mère. Autre exemple, une jeune femme
dont le père menaçait de tuer la mère a intégré les identités
maternelles et paternelles.
Lorsqu’il s’agit de bourreaux et victimes de guerres, nous rencontrons
des mouvements souvent sans mots, pleins de gravité et de dignité où les
parties concernées vont se rapprocher et évoluer vers une forme de
reconnaissance mutuelle, pris chacun dans des destins qui les dépassent.
Même s’ils ont été ennemis, ils cherchent à se réconcilier. Par exemple,
des juifs vont venir se coucher auprès des bourreaux. Un conducteur de
char russe qui a écrasé nombre de soldats adverses vient s’allonger prés
d’eux ; d’une voix étranglée, il dit : quel gâchis ! et les victimes se
sentent reconnues.
Parfois, la frontière entre les bourreaux et les victimes n’est pas
aussi tranchée lorsqu’il s’agit de faits de guerres, de résistances car
à un moment donné certaines victimes se retrouvent bourreaux.
Exemple, un homme est revenu de la guerre 39/45 en héros ; sa famille le
met sur un piédestal. Lorsque qu’une personne est introduite pour
représenter toutes les victimes de la guerre, cet homme se rapproche
doucement des morts et vient les reconnaître en s’agenouillant près
d’eux et il dit à sa famille : je suis un homme ordinaire ; je ne suis
pas le héros que vous pensez ; j’ai aussi ôté la vie.
En conclusion, je dirai qu’il s’agit de mouvements délicats où il est
besoin de considérer tous les participants de tels drames, y compris
ceux qui sont cause du fardeau. Une personne peut avoir du mal à
restituer les torts et les responsabilités à ses bourreaux. Cela lui
demande de renoncer à la haine et aux revendications qui lui donnent le
sentiment d’exister. La personne n’a pas forcément conscience qu’elle se
détruit elle-même.
Et puis rendre un tort à l’autre implique une forme de culpabilité que
la personne et son clan n’est pas toujours prête à assumer. Parfois cela
demande du temps.
À mesure que nous pénétrons de notre
plein gré dans chaque zone de peur,
chaque zone de faiblesse et d’insécurité en nous-même,
nous découvrirons que ces murs sont faits de mensonges, de vieilles
images de nous-même,
de peurs très anciennes et de fausses idées de ce qui est pur et de ce
qui ne l’est pas.
Jack Kornfield