Les constellations familiales, no.18
L’avortement

Par Christiane Perreau

Voici une lettre qui répond à une question à propos de l’avortement, thème très douloureux, qui fait partie des événements qui ont des incidences sur le système familial. Aussi, j’ai choisi de partager maintenant le point de vue systémique car c’est un sujet qui concerne beaucoup de personnes. N’hésitez pas à partager vos impressions et témoignages à ce sujet.

 

Peinture de Francine Babot

 


Nous ne pouvons rien changer à ce qui s’est passé autrefois et ailleurs,
le seul réel pouvoir qui est le nôtre est de modifier le regard,
les conclusions, les positions que nous avons prises.

Regarder le problème d’un autre angle, d’une autre place, et il devient différent.
C’est un exercice excellent. Aurez-vous le courage de le faire ?

“De mémoire de Foetus” par Edmée Gaubert



 

Question de Bertrand

Je me suis marié en 90, à 31 ans. Mon épouse en avait 29. Deux ans après notre mariage elle a eu une relation avec un autre homme, dont elle est tombée enceinte "par accident". Il pensait être stérile, n'ayant jamais eu d'enfant avec sa première femme. Elle a avorté. En 98 nous avons eu notre première fille, et la deuxième en 2000. Deux ans après, elle était à nouveau enceinte, de moi, mais n'a pas voulu garder cet enfant, ne se sentant pas le courage de "remettre cela" vu mes absences fréquentes pour raison professionnelle.

Lors de sa constellation à Paris, elle a bien entendu rendu sa place à ces deux enfants, au cours d'une séance assez douloureuse et chargée de culpabilité, tant de son côté que du mien, en tout cas pour le dernier enfant.
 
Nos deux filles n'en savent rien et j'aurais voulu savoir si le travail effectué lors de cette séance suffisait ou s'il valait mieux aller plus loin, le leur dire plus tard (bien sûr me direz vous!) Et quand? Elles ont toutes les deux des caractères assez bien trempés encore que  vraiment différent. Mais c'est surtout l'aînée pour laquelle je m'interroge. Elle est souvent dans la plainte et prend toujours beaucoup de temps pour faire ce qu'elle a à faire. (Ce qui n'est pas en soi un vrai problème)
 

Réponse de Christiane

L’avortement est un sujet  douloureux qu’il est important de regarder du point de vue systémique et qui a des répercussions importantes sur le système actuel. Toutefois, l’avortement n’est pas à considérer comme un meurtre. Il ne remet  pas en question l’appartenance au clan des parents ayant vécu ce traumatisme. Récemment, j’ai rencontré une femme qui avait avorté voilà plus de 25 ans et se vivait comme une meurtrière... et s’excluait de sa famille pour se punir de cette faute.

Ce qui est observé, dans la majeure partie des constellations, c’est que les enfants avortés ne comptent pas dans la fratrie. Ce travail étant basé sur l’observation des faits, il se peut qu’une  constellation nous amène à considérer cet événement pour l’ensemble du système. Bien sûr,  en fonction des croyances du couple, de leur clan réciproque, culture et conditionnement, cet acte aura plus ou moins de poids dans leur conscience et leur histoire personnelle et familiale.

Prendre la décision de l’avortement est pour bien des femmes et des hommes chargé d’une lourde culpabilité, y compris lorsqu’il s’agit d’un avortement thérapeutique. L’avortement est plus traumatisant émotionnellement et lourd de sens pour la femme car la décision finale lui appartient ; néanmoins la responsabilité incombe aux deux partenaires. Il n’est pas rare de constater que l’homme se sente moins concerné et ait des difficultés à assumer sa part de responsabilité et de souffrance, ce qui, pourtant,  soutiendrait la femme. Par ailleurs, il est important que les partenaires ne se fassent pas de reproches réciproques pour cette décision.

Les conséquences de cet acte concernent les deux partenaires qui ont à supporter douleur et chagrin. Sinon, leur union sera en danger : risque de difficultés sexuelles, de stérilité de la femme, de séparation, d’auto-punition. C’est une manière d’expier. Et c’est ce que nous constatons très souvent lors des mises en place de famille où il y a eu avortement.

Lors d’un avortement, les parents peuvent penser que, parce que l’enfant est parti et n’est pas né, qu’il n’a pas d’influence sur leur existence. Cependant cet enfant est encore présent dans leur champ de conscience, même s’il est loin de leur regard, et capte inconsciemment beaucoup d’unités d’attention. Cet enfant est à considérer comme une personne à part entière et l’exclure va entraîner des perturbations dans le couple qui va se punir pour cette non reconnaissance. Cet enfant a besoin d’être inclus dans le système actuel des parents et de se sentir pleuré et considéré par ces derniers.

Il peut arriver aussi que la mère évolue vers une dynamique “je te suis dans la mort, mon cher enfant”. Et s’il y a des enfants en dessous du
“Non-Né”, l’un deux peut percevoir le mal-être de sa mère et adopter une dynamique “maman, je pars à ta place”, devenant malade, se mettant en danger pour sauver sa mère. Dans de telles circonstances, l’enfant avorté influence l’équilibre de son système actuel (la fratrie) et de son système d’origine (les parents).

La solution est de de permettre aux parents de se confronter à ce qui est, leur enfant, leur responsabilité, leur douleur. Lorsque l’enfant voit le chagrin de ses parents, entend qu’il fait partie de leur famille, l’enfant est apaisé et peut partir tranquillement. En fait la Vie qu’est l’enfant comprend. Et cette compréhension libère et permet l’émergence d’un amour profond. Et comme le dit  Bert Hellinger dans Les liens qui libèrent “La douleur honore l’enfant et le réconcilie avec ses parents. Le sentiment de base des enfants est qu’ils sont prêts à donner leur vie pour leurs parents. L’enfant ne se cramponne pas à la vie, car la mort fait partie de la vie.”

Enfin, les parents qui ont avorté peuvent pratiquer l’exercice suivant avec beaucoup d’empathie, de délicatesse, de respect. Pendant une année ou deux, ils montrent à cet enfant Non-Né les choses de l’existence et puis ils le laissent partir en paix. Cela va apaiser les uns et les autres.

Par contre, lorsqu’il y a un enfant mort-né ou décédé quelques jours après la naissance, il fait partie de la fratrie et les enfants doivent en avoir connaissance et savoir que leurs parents considèrent ce petit être comme un des leurs. En lui accordant sa place, personne ne sera tenté de le représenter.   

Pour ce qui est des fausses couches, parfois elles ont de l’influence sur le système des parents et des enfants (au-delà des 3 premiers mois de grossesse) et parfois non (les premiers mois de la grossesse par exemple). Ce qui ne veut pas dire que cet événement n’ait pas été douloureux pour la mère sur le plan affectif et émotionnel. Et que certains enfants vivants en gardent une trace mais cela ne va pas obligatoirement influer sur l’ordre systémique. Par contre, dans le cas de jumeaux, si l’un est mort en cours de grossesse, il sera important pour le survivant.

En résumé, c’est donc au couple de prendre et d’assumer la responsabilité de l’avortement. Les enfants n’ont pas à porter certaines histoires intimes du couple (relations sexuelles, amours extra conjugales, difficultés relationnelles). Et des parents qui se déchargeraient sur leurs enfants transgresseraient l’ordre systémique. Les enfants ne peuvent être les confidents de leurs parents. Cela leur est nuisible et les place dans un rôle de parents qui n’est pas le leur. C’est trop lourd pour eux et ils ne peuvent se défendre de cela.
 

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